CONCERTS

16 septembre 2017        Nits d'Eus

  • LEGENDS OF THE FALL

     

     

    Jean-Marc Foltz

    clarinettes

     

    Philippe Mouratoglou

    guitares

     

     

     

    Ramon Lopez

     

    Batterie

     

     

    CD / DOWNLOAD

     

    Enregistré au Studio LA BUISSONNE en avril 2016 par Gérard de Haro

     

    Pochette et livret     Emmanuel GUIBERT

    Production               Label Vision Fugitive

    Distribution              Autre distribution

     

    Jean-Marc Foltz/Philippe Mouratoglou : Legends of the fall.

     

    Comme toute forme de jeu, le jazz a eu ses règles et ses contraintes formelles. Loin de brimer la liberté des musiciens, elles ont au contraire aiguisé leur imagination et affermi leur désir d’émancipation. Prendre un ou plusieurs chorus, faire tourner une grille harmonique, exposer le thème mélodique au début — sans jamais omettre de le réexposer à la fin, toutes ces manières de (bien) faire ont constitué pendant quelques décennies la grammaire et la syntaxe d’une musique savante qui ne se donnait des codes que pour mieux inventer du nouveau. Et puis, chemin faisant, une poignée de joueurs ont commencé à se dire qu’on pouvait aussi bien inventer de nouveaux codes, ou aussi bien s’en passer, pour voir un peu ce que ça donnerait. Et c’est peu dire qu’on a vu, ou plutôt entendu, des choses si belles et si étranges qu’elles ont commencé par rencontrer l’hostilité des joueurs d’hier, ces croupiers à l’ancienne qui ne toléraient pas le moindre changement dans leurs habitudes.

     

    On a du mal à imaginer aujourd’hui les invectives invraisemblables que durent affronter Charlie Parker, Thelonious Monk ou Charlie Mingus lorsqu’ils forgèrent l’alliage mercuriel du Bop dans le laboratoire du Minton’s Playhouse. Et à leur suite, les tombereaux d’injures que durent balayer Eric Dolphy ou Ornette Coleman. Aujourd’hui, alors que tout cela semble appartenir à un passé désormais digéré par la pensée d’expertise muséale, on pourrait croire que les choses sont beaucoup plus simples pour les musiciens actuels, du moins pour ceux qui cherchent encore des propositions neuves comme Jean-Marc Foltz ou Philippe Mouratoglou. En vérité, c’est toujours aussi compliqué ; c’est même plus compliqué que jamais. Que faire lorsqu’on a décidé, en guise règle du jeu, de s’affranchir de toutes les règles établies qui, à défaut de garantir une musique créative, permettaient au moins de ne pas se perdre en plein désert ? Reprenons : on supprime les thèmes connus, l’exposition, la réexposition, les échanges de huit mesures, les politesses d’usage — un coup tu prends un chorus, l’autre coup c’est moi — l’ancrage métronomique, les transitions modulantes, bref, toutes ces « commodités de la conversation », comme disait l’autre. Et on fait quoi, maintenant qu’on n’a plus devant soi qu’une magnifique et redoutable page blanche ? Eh bien l’on repense, par exemple, à la très puissante méthode de John Coltrane : « je pars d’un point et je vais le plus loin possible ». De la musique considérée comme une forme de calligraphie non sémantique, un pur lettrisme du son : c’est exactement de cela dont nous entretiennent Foltz et Mouratoglou, avec un remarquable cameo de Ramon Lopez, un autre irrégulier des percussions.

     

    Tout au long de ces dix compositions entièrement improvisées, mais toujours structurées et chantantes, les points ne cessent d’engendrer des lignes, qui à leur tour composent des textures ; jusqu’à inventer des paysages dépaysés, un peu comme dans les plus frappantes réalisations de l’art dit brut ou outsider. Evidemment, une telle osmose nécessite quelque pratique de la télépathie, aimable faculté que Jean-Marc Foltz et Philippe Mouratoglou ont développée depuis dix ans de collaboration commune sur des projets autour de John Dowland, Pascal Dusapin, Robert Johnson ou de la pop liquide des Cocteau Twins, ce qui donne une (petite) idée de l’étendue de leur érudition. Pour avoir fréquenté autant Giacinto Scelsi que George Gershwin (son dernier disque en date, en duo avec le pianiste Stéphan Oliva, paru chez Vision Fugitive), Jean-Marc Foltz sait que la musique est toujours à trouver dans un au-delà de son instrument ; dès lors ne s’autorise-t-il aucune familiarité idiomatique avec ses clarinettes, pour entendre ce qu’elles ont d’autre à dire, et qui tient plus à l’articulation du souffle primordial.

     

    Avec ses guitares à cordes métal, à six et douze cordes, standard et baritone (qui sonne une quarte plus grave), Philippe Mouratoglou poursuit la même logique en utilisant toute une variété d’open-tunings (on parlait de scordatura au XVIIème siècle —mais les musiciens de la Renaissance disaient « à cordes avalées », ce qui reste d’une troublante poésie) qui permettent d’étendre le registre des résonances tout en offrant au guitariste l’exigeant privilège de perdre tout repère digital : impossible dès lors de se reposer sur un « plan », un cliché ou une phrase toute faite puisque plus rien ne « tombe » sous les doigts… Ce faisant, c’est également le fantôme des luthistes et théorbistes du baroque qu’il invoque en explorant le registre le plus grave de ses guitares, privilégiant les jeux d’ombre et les échos cavernicoles comme pour retrouver, au fond de l’abîme sonore, l’éclat figuratif des premiers peintres du néolithique. Car c’est bien de cette fameuse invocation dessinée, de ce chamanisme ancestral, dont il est question ici, jusque dans les titres de ces croquis désolés qui convoquent ici les esprits de la montagne (Mountain ghosts), là la trace furtive du scorpion en plein désert (Scorpion’s brush). Et si le titre, pensé comme un lointain hommage aux Légendes d’Automne du grand Jim Harrison, résonne aussi comme une évocation abstraite du blues le plus primordial, on est libre d’y entendre également une sorte de commentaire sur la nature des choses chère à Lucrèce ; cette mystique profane dont la redécouverte fortuite, par les humanistes de la Renaissance, fit basculer le monde dans l’histoire moderne.

     

    Soit une manière de chanter la matière, de la décomposer en fines particules pour les agréger en d’autres compositions, d’isoler chaque élément pour abolir nos isolements : partir d’un point pour aller le plus loin possible ; c’est exactement là où nous voulions en venir•

     

    Gilles Tordjman

     

     

     TRACK LIST

     

     

    1 – The Listening   5’37  (Jimmy Giuffre/Susanne Abbuehl)

    2 – River Chant / Tree People    6’33  (J Giuffre/Susanne Abbuehl) / (Jimmy Giuffre/ Jimmy Giuffre)

    3 - Princess   6’56    (Jimmy Giuffre/Susanne Abbuehl)

    4 – Trance    2’24  (Jimmy Giuffre)

    5 – On Your Skin   3’33  (Stephan Oliva/Susanne Abbuehl)

    6 – Desireless / Mopti  5’20  (Don Cherry)

    7 – Mosquito Dance   3’24  (Jimmy Giuffre)

    8 – Winter Day   5’10  (Stephan Oliva/Susanne Abbuehl)

    9 – Great Bird   5’07  (Keith Jarrett/Susanne Abbuehl)

    10 – Jimmy   1’47  (Stephan Oliva)

    11 – What A WOnderful World 4’05  (Bob Thiele - George David Weiss)

     

  • Jean-Marc Foltz

     

    Etre né dans une région frontalière prédispose-t-il au décloisonnement des oreilles? Grandi entre répertoire symphonique, musique vocale et orchestres de swing, Jean-Marc Foltz négocie ensuite de fructueux zigzags, favorisé par une curiosité aiguisée et des rencontres opportunes qui font de lui un clarinettiste majeur et des plus atypiques en ce début de siècle.

     

    Rompu à l’interprétation classique, vite attiré par la musique contemporaine, il intègre dès 1988 les ensembles Accroche Note, Musikfabrik, InterContemporain ou United Instruments of Lucillin (France, Allemagne, Luxembourg : le tropisme transfrontalier ?) qui l’aident à creuser la relation instrumentiste-compositeur et à approfondir sa connaissance des langages.

     

    Ouvert à la diversité des « familles » du jazz, il noue à partir de 2000 de solides liens avec Claude Tchamitchian (Grand Lousadzak), Bill Carrothers (Armistice Band, Playday, To The Moon), Armand Angster et Sylvain Kassap (Trio de Clarinettes) et surtout Stéphan Oliva et Bruno Chevillon, complices et amis en duo ou trio… Polyglotte, Jean-Marc Foltz possède un « bagage » de voyageur insatiable. Raison de plus pour aller vers les musiciens traditionnels Araïk Bartikian et Keyvan Chemirani, le théâtre avec Hannah Schygulla, accompagner la harpiste Anja Linder, développer ses propres compositions ou imaginer avec Stéphan Oliva « Visions Fugitives », nouveau programme en duo …

     

    Suite logique de cette pratique des musiques vives: la création « en trio », à l’initiative de Philippe Mouratoglou et avec Philippe Ghielmetti, de Vision Fugitive, label ouvert et éclectique.

     

    Thierry Quénum

  • Philippe Mouratoglou

     

    Depuis les années soixante, les guitaristes courent les rues. Les guitaristes classiques de façon plus discrète, quoiqu’en nombre conséquent… Quant à ceux qui — partant d’une formation classique — se sont ouverts avec bonheur aux versions folk et électrique de l’instrument comme à l’abondante diversité de musiques qu’elles permettent de pratiquer, on les compte sur les doigts d’une main.

     

     Autant dire que Philippe Mouratoglou est un oiseau rare au pays des six-cordes, d’autant qu’il improvise aussi, et ajoute parfois à son instrument sa voix ou celle d’une soprano : Ariane Wohlhuter.

     

     Formé par Pablo Marquez, Wim Hoogewerf et Roland Dyens, Philippe Mouratoglou a vite éprouvé le besoin d’étendre sa palette expressive et son répertoire : de la Renaissance à la musique contemporaine en passant par la musique traditionnelle, du blues de Robert Johnson — revisité de façon personnelle et inspirée en compagnie des clarinettes de Jean-Marc Foltz et de la contrebasse de Bruno Chevillon — à un dialogue avec la guitare flamenca de Pedro Soler autour d’Isaac Albeniz. Rien d’étonnant, donc, à ce que son trio « So full of shapes… » joue aussi bien John Dowland que Benjamin Britten, ni à ce que son disque « O Gloriosa Domina » paru en 2005 couvre cinq siècles de musique.

     

     Rien d’étonnant, enfin, à ce que Philippe Mouratoglou ait invité Jean-Marc Foltz et le producteur Philippe Ghielmetti à créer Vision Fugitive, un nouveau label qui apporte une bouffée d’air frais dans un monde musical souvent bien cloisonné.

     

     

    Thierry Quénum

  • disque / livret

  • presse

  • video

  • photos

  •